Où sont les guerriers ?
Où sont les rois?
Où sont les orgueilleux qui prennent le trône quand on les croit ?
Sofiane.
Où sont les guerriers ?
Où sont les rois?
Où sont les orgueilleux qui prennent le trône quand on les croit ?
Sofiane.
Post mortem blues.
Je me souviens : l'époque où nous mangions des mangues
En pagnes sur la grève où nous avions faim ;
Faim de rêves nouveaux, de leurres et de langues,
Le chignon incolore ornementé de lin.
Les vieux loups , aux abois, s'écroulaient aux lisières
Des forêts de mangrove et de chanvre indien,
Enveloppés dans leur peau, notre unique bien,
Nous partîmes rejoindre les cités minières.
Gelés jusqu'aux sourcils, les enfants de l'Histoire
Que nous fûmes allions sous la neige, implorant
De revoir le soleil, un arbre, un éléphant
Qui n'était pas celui dont nous portions l'ivoire.
Et puis je me souviens du bruit des chaînes mortes
A l'automne des rois, saison des pluies de sang,
De la fleur au pétale ovale, incandescent :
La colchique écarlate éclose sur les portes.
Sylve ancienne, ouïs-je le cri des macaques ?
Celui des lémuriens aux yeux d'or et de nuit ?
Non. C'est un souvenir d'humus bleu qui s'enfuit
Très loin de ma mémoire, et vers les catafalques.
C'était le macadam ma vie, et la promesse
Non pas d'un jour meilleur mais d'un équivalent.
C'était de la revoir, même sanguinolent,
Mon italienne aux yeux doux comme une caresse...
Si je me souviens bien, à l'aube, l'Aphrodite
Ne sortait plus, de peur d'être prise en photo.
J'allais donc nu, lauré, debout sur le coteau,
Les bras en croix, hurler la tristesse non-dite.
J'allais aux magasins me combler de casquettes
Avec des inconnues, filles aux cheveux teints
Qu'un clin d'œil ensorcèle et dont roulent les reins,
Danseuses de toujours ne parlant que de fêtes.
J'aurais su les aimer, en composer l'éloge
Mieux qu'un barbare blond à carreaux d'aviateur,
Celui là ce n'était que le corps palliateur,
Que l'acteur de génie et le mort dans la loge.
J'étais un égaré, bien mauvaise bohème
Que celle au pays où j'ai délaissé mon cœur...
Je me suis pavané, j'ai bu cette liqueur
Tendre du plus pur vice, avec un peu de crème.
Et dans le vert de mes prunelles frelatées
Le reflet d'un enfer vierge s'imbriqua,
J'avais dans le palais le goût du paprika
Quand mon marteau de bois morcela les trois fées.
Mon chemin s'achevait loin des marbres de Rome
Et j'en ai ramassé la poussière, et des pleurs
Lorsque je l'ai baisée ont jaillis : les lueurs
Si proches m'annonçaient le retour à Sodome.
Le retour aux passions sous les premières lunes,
De la notre, jusqu'à la neuvième d'Endor.
C'était le temps bénit du jardin qui s'endort
Au refrain sur lequel, toujours, fondent les brunes.
J'ai baisé cette main d'un signe du zodiaque...
Je m'en souviens, c'était le treizième, aux doigts fins
D'où le soupçon du sang des éphèbes défunts
Perlait, rougissant les ongles, et faisait flaque.
Vous auriez juré voir la belle adolescente
A qui nul ne résiste, à qui tous les bouquets
Sont offerts mêmement que le fond des secrets...
Suffit-il qu'elle se pose au balcon puis chante ?
Avant la fin des temps ce fut ma fiancée.
Nous nous sommes battus en époux chiffonniers
Dans les soirs délicieux des mensonges niés ;
Choriste des hauts cris, ma pucelle offensée.
C'était beau ; de la fougue et des poisons macabres
Sous un ciel de printemps, entre l'orme et le buis,
On se tuait le soir, aussi, tout près des fruits
En salade, sous les sept yeux des candélabres.
Quelquefois j'allais seul rejoindre la Nature
Et sous une cascade m'inonder le front.
Etrangement lassé, lassé de cet affront
D'aimer mourir des mains d'une femme immature.



Chronique du temps : Extension du prélude.
La Femme.

Vint la sainte vertu et le mauvais augure,
Vint le corps arrondi aux courbes hypnotiques,
Vint la chair asservie et l’esprit despotique,
Vint le croc dans la pomme et l’unique rature.
Sur le navire monde aborda la crinière
Lourde et éparpillée aux ondes aériennes
Où l’on passait la main dans les orgies païennes
Et qui tombait au front aux chaises de prière.
A la toge la robe ajouta ses dentelles :
Elle virevoltait au rythme des grands vents
Et laissait s’envoler aux brises les volants
Quand les vents s’apaisaient sur l’esclave éternelle :
L’esclave à la couronne et au port de princesse,
La reine amenuisée par son ventre gonflant,
La sorcière qui rit lorsqu’on perce son flanc
Et, dans les vapeurs bleues, la savante prêtresse.
C’était la sœur du chef, la mère du sous-fifre,
La fille du doyen, la femme du guerrier…
Elle était celles-là mais n’eut pour seul métier
Que de compter les morts et de graver les chiffres.
Pour elle l’on armait le plus puissant soldat
Et il allait au front au nom de sa beauté
Et hurlait, le corps rouge et l’âme sabotée :
Hélène! Ici je meurs! Hélène… et c’est pour toi!
Et de l’autre côté elle était Pénélope ;
La patiente et fidèle épouse du seigneur,
Qui tissait, espérant le retour et son heure,
En brulant les mots d’amour et leurs enveloppes.
Elle était l’angélique apparition, la foule
Tombait à deux genoux et ses larmes taries
S’écoulaient lourdement aux genoux de Marie
Dont la grâce attirait les pleurs qui se refoule.
Elle était majestueuse au sommet de sa caste!
A son trône enlacée ; serpent qui se délasse,
Elle était l’incestueuse oubliant la menace
Mais aussi la Pythie qui avertit Jocaste!
Elle était cette folle intransigeante et sourde
Aux voix de ce bas-monde et au discours humain
Et, à l’âme son dieu et son glaive à la main,
Jeanne d’Arc s'en allait défendre Greux et Lourdes.
Elle était le prêtresse éternellement vierge
Qui ne connût que foi et terrible abstinence
Et l’ombre de son temple animée par la danse
Sans rythme des parois à la lueur des cierges.
Elle était celles-là mais n’eut pour seul métier
Qu’un martyr incessant, qu’un tourment de toujours…
L’homme la remercie de lui donner le jour
Et d’être la lumière essentielle au foyer.
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